Le moulin de l’arsenal : une histoire rochefortaise

Le moulin à vent que conçoit en 1805 l’ingénieur Hubert dans l’arsenal de Rochefort est l’une des plus étonnantes réalisations du Génie Maritime. Relevant d’une technologie fort ancienne, il acquiert le statut de machine ultra moderne par l’ajout d’éléments adaptés aux besoins spécifiques de l’arsenal. A travers lui se jouent les permanences de l’histoire maritime de Rochefort, faite d’une constante ingéniosité née de la contrainte qu’apporte l’acteur central de Rochefort : la Charente.

Quand flocule le limon

Au commencement de l’arsenal était la vase. A la fin également, mais n’anticipons pas. Le moulin de Hubert et le système de dragage original qu’il conçoit en 1805, s’inscrivent dans une histoire longue et lancinante, celle des accommodements entre la Marine et le limon de la Charente.

En 1666, le site de Rochefort est retenu pour installer le grand arsenal du Ponant dont rêve Louis XIV, pour des raisons de protections naturelles, d’approvisionnement par la Charente et de position médiane entre Nantes et Bordeaux, les deux grands ports de commerce dont la Marine de guerre protège les convois. Les conditions naturelles de l’espace où doit se déployer cette gigantesque et magnifique usine sont en revanche est très largement sous estimées. Colbert du Terron, intendant de la province d’Aunis et cousin du ministre, n’a guère évoqué la question tant est grand son désir de convaincre le roi de s’installer chez lui. Seuls comptent ici les formidables qualités du site et du reste, ce ne sont pas quelques monceaux de limon qui peuvent stopper la volonté d’un souverain qu’on ne compare qu’au soleil… L’avenir est moins majestueux.

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La vase de la Charente, du reste, n’est pas nécessairement hostile à la navigation. Sa composition, récemment analysée par F. Toublanc et F. Brenon à l’Université de La Rochelle, en font un matériau très fluide, où deux tiers d’eau se mélangent à un gros quart de sédiments, essentiellement argileux et à de la matière organique. Rien de tel pour accueillir un navire en souplesse et en sécurité. Les géologues, qui sont des gens précis, ont constaté depuis longtemps que dans l’estuaire, le limon flocule, c’est-à-dire que des particules en suspension dans l’eau saumâtre, d’une taille inférieure à 2 micromètres, s’agrègent en éléments plus gros, qui finissent par se déposer sur le fond, lorsque le courant est trop faible pour les emporter1. Selon les saisons et l’importance des marées, 40 à 60 cm de vase se déposent ainsi chaque mois. Ce limon provient du mélange entre l’eau de mer et l’eau douce, il ne provient donc pas de l’amont, mais de l’aval : à Rochefort, l’ennemi vient toujours de la mer.

Car si la vase est douce aux coques des vaisseaux, elle s’impose très vite comme un adversaire incontournable, une force d’inertie considérable que l’on renonce vite à vaincre mais avec laquelle même les plus grands souverains devront composer. Au long des quelques 20 kilomètres que les navires doivent parcourir entre l’arsenal et l’océan, de nombreux passages où la vase s’accumule sont impraticables à marée basse et même à marée haute pour les plus gros navires qu’on ne peut armer qu’en rade d’Aix, après les avoir péniblement halés. La construction des nombreux ateliers, entrepôts et manufactures qui composent l’immense usine à bateaux de guerre qu’est l’arsenal doit également se faire sur un sol mou de limon accumulé sur près de 30 mètres : la marne. Surtout, par sa fluidité même, la vase de l’estuaire s’insinue partout, complique toutes les manœuvres, s’entasse sur les passages, augmente les coûts, ralentit les cadences et oblige à bâtir sur des radiers ou plus fréquemment sur pieux battus. L’arsenal s’édifie ainsi pendant 30 ans sur des pilotis plantés dans la marne. En 1670, à l’occasion des travaux de la première forme de radoub, Colbert de Terron avoue sobrement qu’on s’est trouvé dans la nécessité à se servir de maçonnerie, par la qualité des terres qui poussent et coullent de manière que l’on trouvoit rien de solide. On ne saurait mieux résumer

L’arsenal de Rochefort acquiert ainsi rapidement une réputation de cauchemar logistique dont il ne se relèvera jamais tout à fait. Mais ce territoire du mou trouve son salut dans sa malédiction même : la vase oblige les responsables à se surpasser. Ce n’est pas seulement ici une question de rentabilité ou de productivité, mais bel et bien de survie. Rochefort devient ainsi une sorte d’espace expérimental de la Marine française, d’où sortent d’innombrables innovations utiles à tous les arsenaux. C’est pour cela que les nombreux projets de fermeture du site n’aboutissent pas avant 1926.

C’est cette usine molle et créative dans laquelle arrive un jour de 1805 un jeune ingénieur de 24 ans : Jean-Baptiste Hubert

Une drague classée X

Le moulin de l’arsenal est issu de la rencontre fructueuse de la vase et de l’École Polytechnique. Jean-Baptiste Hubert (1781 – 1845) fait partie de la 4e promotion de cette institution créée en 1794. Il y reçoit un savoir théorique très élaboré, où la quantification des phénomènes, la modélisation des gestes et la maîtrise de la mécanique forment un fond particulièrement adapté aux arsenaux. La République et l’Empire chargent ces vaillants Polytechniciens de diffuser leur savoir au sein de toute la Nation et de se mettre au service de la rentabilité, de la productivité et du génie français. Avec Hubert, ils ne seront pas déçus. Après avoir choisi de servir dans la Marine, filière alors la plus prestigieuse, il prend ses fonctions à Rochefort en 1805, comme ingénieur de 3e classe. Il est immédiatement frappé par l’omniprésence d’un acteur mou, intrusif et agaçant et décide de s’attaquer à la vase qui s’accumule à l’entrée de la double forme de radoub.

Creusé en 1683, ce bassin sert à l’entretien des coques de navire. Il a la particularité de présenter deux places : vers l’amont pour les grosses réparations, vers l’aval pour les radoubs plus légers. La mise en service de cette double forme est particulièrement compliquée, en raison de l’omniprésence de l’eau dans les fondations, qui oblige à un pompage permanent. Elle n’entre en fonction qu’en 1725, ce qui suffit à prendre la mesure de l’effarante logistique rochefortaise. Malgré tout, cette prouesse technologique est largement sous utilisée en raison de la vase qui s’accumule devant l’accès au bassin. Le visiteur du 21e siècle qui se rend sur place aujourd’hui peut comprendre aisément l’ampleur d’un problème qui n’a guère varié. Pour dégager cette montagne de limon dense et collant, on recourt à des larges pelles de bois retenues par des chaînes, le tout tiré par des bœufs. Il fallait plusieurs mois pour nettoyer totalement l’accès. Le cout et la complexité de l’affaire en faisaient la rareté et le dragage n’avait lieu, au mieux, que tous les trois ans. Aucun navire ne pouvait alors entrer ni sortir des formes.

 

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Jean-Baptiste Hubert est affecté au service des Constructions navales ; on attend donc de lui qu’il conçoive des navires et suivent leur chantier, ce qu’il fait du reste durant toute sa carrière, jusqu’à sa mort en 1845. Le radoub et l’entretien des navires relève également de son service et c’est à ce titre qu’il entreprend son premier coup de maître en appliquant le principe que la vase la plus facile à enlever est celle qui ne se dépose pas. Il imagine pour cela un bateau racleur d'une dizaine de mètres de long équipé d'un râteau mobile manié à bras d’homme, pouvant se lever ou plonger dans l'eau, le tout placé dans l'accès au bassin. Deux fortes aussières sont frappées à l'avant et à l'arrière de cette drague, afin de la tirer dans un sens ou dans l'autre. Lorsque le râteau est abaissé, la drague est tirée vers le fleuve et elle remet la vase dans le courant. Puis le râteau est relevé, et la drague repart dans l'autre sens. On change ensuite légèrement la direction du bateau et on recommence jusqu’à ce que l’accès soit entièrement nettoyé. Encore faut-il trouver une source d'énergie suffisante pour alimenter le système. Hubert propose un moulin à vent, équipé de deux tambours où s'enroulent les cordages, dans un sens ou dans l'autre, un arbre central mobile permettant d’inverser le sens de traction. Le projet séduit : son coût de 26 400 francs dépasse à peine celui d'une drague ancien modèle avec les bœufs, environ 20 000 francs, ce qui est une forte motivation pour la Marine. Après quelques tergiversations, le Ministre de la Marine approuve le projet le 3 mars 1806. L’essentiel du bois qui compose le moulin provient de la frégate la Poursuivante, lancée à Dunkerque en 1796, alors en cours de démolition à Rochefort. Le moulin et la drague sont achevés en novembre 1806.

Grandeur et déclin d’un moulin à tout faire

C’est peu dire que l’ensemble donne toute satisfaction. Le directeur des Constructions navales écrit à Paris en février 1807 : J’ai l’honneur de vous prévenir que la machine inventée par M. Hubert pour draguer l’avant bassin des nouvelles formes ayant obtenu un succès complet et produisant une économie énorme sur la méthode anciennement usitée avec l’avantage d’entretenir les portes toujours dégagées de vase. M. le Préfet maritime a cru dans sa justice devoir demander pour lui le grade d’ingénieur. Rien ne vaut un moulin pour avancer dans la vie.

Une fois nettoyé, l’accès au bassin n’exige plus que deux jours de fonctionnement pour empêcher la formation d’un nouveau monticule de vase. Hubert, en bon polytechnicien soucieux d’efficacité, branche de nouvelles machines sur son moteur à vent. Dès mars 1807, une machine à broyer les couleurs, composée de six meules de pierre, est installée au premier étage du moulin. Elle écrase les pigments minéraux qui composent les peintures dont on peint les navires. En janvier 1809, un laminoir à plomb, est placé dans un petit édifice bâti près du moulin qui lui fournit l’énergie : deux fortes calandres écrasent des lingots de plomb et les transforment en feuille. Plusieurs parties des navires particulièrement exposées, comme les écubiers par où passent les câbles d’ancre, ou les toilettes des officiers (élément central de la puissance navale…) sont en effet recouvertes de plomb. Un tour à métaux pour les réas des poulies est également mis en place au deuxième étage du moulin. Le laminoir à plomb exige toute la puissance du moulin. Hubert précise que l’on peut faire fonctionner en même temps drague et peinture, ou peinture et tour ou drague et tour.

 

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En 1814, Jean-Baptiste Hubert conçoit un nouveau moulin à vent en bois. Il s’agit cette fois d’une scierie, équipée de lames verticales destinée à débiter des planches à partir de grumes. Ce moulin à scier, installé dans l’axe de la Porte du Soleil est démoli en 1862 lors du creusement de la forme de radoub n°3. Les deux moulins de Hubert marquent profondément le paysage : points hauts et pittoresques dans le plat pays rochefortais, silhouettes familières, rassurantes, sympathiques en somme, ils ont l’affection des peintres et des dessinateurs et sont systématiquement visibles sur les représentations de l’arsenal. Rochefort, il est vrai, est le seul arsenal qui ait ainsi recouru à la force éolienne pour actionner des machines de construction navale. C’est le propre des arsenaux expérimentaux de ne rien faire comme tout le monde.

Le moulin fonctionne jusqu'en 1869. On ignore la date précise de sa démolition, mais pas la cause : il est supplanté par l’énergie vapeur qui s'est imposée dans tout l'arsenal et qui apporte davantage de puissance, de régularité et d’efficacité. En 1866 soucieux d’acheter une nouvelle machine à broyer les pigments, le directeur des Constructions navales résume clairement la situation : Les machines à broyer les peintures de la direction des constructions navales sont logées aux étages de la cage du moulin à vent de l'arsenal. Ces appareils sont vieux, très imparfaits et les conditions de leur installation donnent lieu à des inconvénients : embarras de circulation par les nombreux escaliers tortueux et étroits, absence de surveillance des ouvriers, irrégularité de fonctionnement inhérents aux caprices du vent. Sans aucun doute, cet état de chose n'a été organisé que parce qu'à défaut du moteur à vapeur on a trouvé autrefois avantage à utiliser la force du moulin à vent spécialement construit pour le draguage de l'entrée des vieux bassins. Le moulin est probablement détruit en 1870 ou 1871, lors de l’installation d’un chemin de fer au cœur de l’arsenal, dont les rails passent fort près du site où il était placé.

L'histoire de ce système de production original est une parfaite synthèse de la singularité de Rochefort. L'innovation est née de la vase, de la réalité du terrain : l’observation précède ici la théorie. C'est ainsi qu'avec ce moulin, assez unique dans les arsenaux français, Rochefort entre dans la Révolution Industrielle par une technologie du Moyen Age. L'équation limon + ingéniosité = innovation a encore frappée...

Et comme les mêmes causes ont une fâcheuse tendance à produire les mêmes effets et que le limon est toujours là, l'idée de construire une réplique du moulin de Hubert et de son système empêchant la vase de se déposer est assez naturellement née lorsqu'il s'est agi de faire sortir la réplique de l'Hermione de son bassin de radoub. En somme, les problèmes qui se posent aujourd'hui sont les mêmes qu'en 1805. Les réponses gagneraient peut-être à être aussi les mêmes.